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Suicides à l’École vétérinaire d’Alfort : quand le déplacement institutionnel de la responsabilité empêche l’action et laisse les proches seuls
Description de l'article de blog :
Helpen
1/22/20266 min read


Suicides à l’École vétérinaire d’Alfort
Quand le déplacement institutionnel de la responsabilité empêche l’action et laisse les proches seuls (merci à Radio France Investigation pour leur travail, aussi exceptionnel que celui effectué par Isabelle Forboteaux sur le lycée Bayen)
Trois suicides depuis la rentrée. Deux étudiantes. Une enseignante.
Trois femmes mortes dans le même établissement, l’École nationale vétérinaire d’Alfort, en l’espace de quelques mois. Face à ces drames, la réaction officielle se veut prudente, mesurée, presque irréprochable dans sa forme. « Les faits méritent d’être interrogés très précisément », déclare la ministre de l’Agriculture, Annie Genevard. « À ce stade, je ne peux rien dire ni mettre en cause qui que ce soit. »
Mais derrière cette prudence se dessine un mécanisme désormais bien connu des familles endeuillées, des associations et des personnels en souffrance : un déplacement systématique de la responsabilité, au nom de la complexité des situations individuelles, qui aboutit, dans les faits, à une suspension prolongée de toute action concrète.
Un établissement prestigieux, un malaise profond
L’École nationale vétérinaire d’Alfort est l’une des plus anciennes et des plus prestigieuses institutions de formation vétérinaire en France. Elle forme chaque année près de 900 étudiants et abrite l’un des plus grands hôpitaux vétérinaires du pays, où plus de 40 000 animaux sont soignés chaque année.
C’est pourtant dans ce cadre d’excellence que trois femmes ont mis fin à leurs jours depuis la rentrée. Parmi elles, une étudiante qui venait de débuter son internat, après avoir réalisé l’intégralité de son cursus au sein de l’établissement.
Son père témoigne aujourd’hui auprès de la cellule investigation de Radio France. Il a perdu sa fille. Mais il parle pour ceux qui sont encore là. Consultez l'article de Radio France ci-dessous.
Un rapport « alarmant » connu avant les suicides
En mai dernier, un rapport commandé par les quatre écoles nationales vétérinaires (Alfort, Lyon, Nantes et Toulouse) dressait un constat sans ambiguïté sur la santé mentale des étudiants.
Réalisée sous la direction de Didier Truchot, professeur émérite à l’université Marie-et-Louis-Pasteur, l’étude repose sur un questionnaire anonyme auquel ont répondu près de 1 600 étudiants, soit presque la moitié des effectifs nationaux.
Les résultats sont glaçants : 15,7 % des répondants, soit environ 250 étudiants, déclaraient avoir pensé, dans les quinze jours précédant l’enquête, qu’il vaudrait mieux mourir ou se faire du mal.
La détresse est massive, récente, déclarée. Les causes identifiées sont connues : charge de travail, pression académique, sélection, épuisement. Ce rapport n’a pas été contesté. Il a été reçu. Il était connu.
Interroger sans agir : quand la prudence neutralise la prévention
Personne ne conteste qu’un suicide est un acte multifactoriel. Personne ne nie la singularité de chaque trajectoire. Le souci n'est pas là.
Le problème apparaît lorsque cette évidence devient un cadre de discours exclusif, empêchant toute analyse collective. À Alfort, les autorités expliquent qu’il faut comprendre les ressorts de ces gestes, tout en soulignant qu’il est trop tôt pour établir un lien avec les conditions d’apprentissage ou de travail.
Or cette posture produit un effet bien connu : la dissolution des faits dans une incertitude permanente, où chaque décès est renvoyé à une complexité individuelle indémontrable, rendant toute réponse institutionnelle toujours prématurée.
Certes on n’invalide pas la souffrance. On ne la conteste pas non plus, par de telles postures. Mais on la renvoie à un ailleurs, hors du champ de la responsabilité collective.
Quand la répétition impose une lecture structurelle
Un suicide peut être un drame isolé. Deux suicides appellent une vigilance accrue, comme au lycée Pothier d'Orléans il y a quelques semaines, dans un silence médiatique assourdissant. Trois suicides, dans le même établissement, sur une période courte, ne relèvent plus de la simple coïncidence.
D’autant qu’un rapport publié en mai dernier dressait déjà un constat qualifié d’« alarmant » sur la détresse psychologique dans les écoles vétérinaires françaises. Ce document n’était ni polémique ni militant. Il constituait une alerte formalisée, connue des autorités compétentes.
Pourtant, à chaque nouveau drame, le discours institutionnel semble repartir de zéro, comme si aucun signal antérieur n’existait. Cette absence de continuité dans l’analyse contribue à neutraliser la portée des alertes précédentes, et empêche toute construction d’une réponse durable.
L’individualisation des causes comme angle mort institutionnel
« Y avait-il des éléments particuliers dans la vie de ces jeunes ? » . La question est légitime. Mais lorsqu’elle devient centrale, elle oriente l’analyse presque exclusivement vers la sphère intime. Ce glissement a un effet précis : la responsabilité collective est reléguée hors champ.
Les conditions d’apprentissage, l’organisation du travail, la culture institutionnelle, la gestion de la pression et de la vulnérabilité deviennent secondaires, voire périphériques.
Pour les proches, cette manière de poser le problème est profondément déstabilisante. Elle laisse entendre que la clé du drame se trouvait ailleurs... dans une fragilité personnelle, une histoire individuelle ... et non dans un environnement qui aurait pu, peut-être, être modifié, aménagé, protégé.
Ce déplacement est vécu par les proches de victimes comme une double peine : la perte, puis l’absence de reconnaissance du contexte dans lequel cette perte s’est produite.
L’inaction comme conséquence directe du discours
Ce qui frappe, dans ce type de situation, n’est pas tant ce qui est dit que ce qui ne suit pas. Lorsque les mots ne débouchent pas sur :
des enquêtes indépendantes,
des audits publics des conditions d’étude et de travail,
des mesures immédiates de protection,
des changements visibles et évaluables,
ils finissent par produire un effet paradoxal : ils donnent l’illusion de la prise en charge tout en maintenant le statu quo.
L’inaction n’est pas toujours volontaire. Elle résulte souvent d’un système où la prudence est devenue un réflexe, et où toute décision est suspendue à une certitude absolue, certitude qui, par nature, n’existe pas dans ces situations.
La détresse des proches face au silence institutionnel
Après un suicide, les proches ne cherchent pas nécessairement un responsable. Ils cherchent à comprendre. Et surtout, à s’assurer que cela ne se reproduira pas.
Lorsque l’institution se contente de déclarations générales, sans reconnaissance claire des dysfonctionnements possibles, le deuil se complique. Les familles se heurtent à :
des réponses imprécises,
des procédures opaques,
des délais interminables,
une absence de retour concret.
Ce silence prolongé, même lorsqu’il est juridiquement prudent, devient humainement destructeur. Il transforme la souffrance intime en combat solitaire, et laisse les proches porter seuls le poids de questions sans réponse.
Prévenir, ce n’est pas accuser : c’est assumer
Reconnaître qu’un cadre de formation ou de travail peut contribuer à une détresse extrême ne revient pas à désigner un coupable. Cela signifie assumer une obligation de prévention, qui incombe à toute institution publique.
La prévention ne repose pas sur la certitude absolue, mais sur la prise en compte des signaux accumulés. À Alfort, ces signaux sont nombreux :
un rapport alarmant,
des alertes anciennes sur la santé mentale dans les formations vétérinaires,
trois décès en quelques mois.
Continuer à différer l’action au nom de l’incertitude revient à institutionnaliser l’attente, avec le risque qu’un nouveau drame survienne avant toute réponse effective.
Regarder ce que le système produit
La question n’est pas de savoir si l’École vétérinaire d’Alfort est « coupable ». La question est de comprendre ce que le système produit, tolère ou banalise.
Former à l’excellence ne peut pas signifier former dans la souffrance. Former à la responsabilité ne peut pas se faire en niant la vulnérabilité humaine.
Tant que les suicides seront traités comme des anomalies individuelles, et non comme des symptômes possibles d’un dysfonctionnement collectif, la réponse restera insuffisante.
Ne plus laisser les morts seuls porter la question
Les suicides ne sont pas de simples faits divers. Ils sont des ruptures brutales qui interrogent le fonctionnement même des institutions. À Alfort, comme à Pothier, comme en Normandie, comme partout ailleurs, la question n’est plus seulement de comprendre. Elle est d’agir, clairement, publiquement, durablement.
Car chaque fois que la responsabilité est déplacée vers des causes indéterminées, ce sont les familles, étudiants, collègues qui portent seuls le poids de ce que l’institution refuse encore d’affronter.
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