HELPEN - ASSOCIATION RECONNUE D'INTERET GENERAL - LUTTE CONTRE LE HARCELEMENT MORAL ENTRE PERSONNELS DE L'EDUCATION NATIONALE
Pourquoi tant de victimes ne signalent-elles jamais le harcèlement ?
Ce n’est pas parce qu’elles ne souffrent pas. C’est parfois parce qu’elles pensent que parler leur coûtera encore plus cher.
Marianne, pour Helpen
6/30/20264 min read


Pourquoi des personnes confrontées à un problème grave choisissent-elles de ne pas utiliser les dispositifs censés les protéger ?
Lorsqu’une institution met en place un dispositif de signalement, elle imagine souvent un fonctionnement simple : une personne rencontre un problème grave → elle alerte → l’organisation intervient → la situation est corrigée. Sur le papier, ce parcours semble évident.
Dans la réalité, entre le moment où une personne subit une situation de harcèlement et celui où elle décide de la signaler, il existe un espace immense : celui de la peur, du calcul, de l’épuisement et de la perte de confiance. Le silence n’est pas toujours un manque de courage. Il peut être une véritable stratégie de survie.
Car, pour une personne confrontée à un harcèlement durable, la question n’est pas seulement : « Est-ce que je veux que cette situation cesse ? »
Elle devient souvent : « Est-ce que tenter de la faire cesser risque de rendre ma vie encore plus difficile ? » Et parfois, la réponse perçue est oui.
Le paradoxe : souffrir longtemps peut sembler moins risqué que dénoncer
Une idée difficile à comprendre de l’extérieur est que certaines personnes peuvent rester dans une situation de harcèlement pendant des années, voire des décennies, sans jamais engager de procédure officielle.
La réaction est souvent la même : Pourquoi supporter une situation aussi grave sans demander de l’aide ? »
Mais ce raisonnement oublie une réalité essentielle. La victime ne compare pas une situation normale à une situation anormale.
Elle compare deux situations difficiles.
Continuer à vivre avec un harcèlement déjà connu
Elle connaît les règles implicites :
elle sait qui éviter ;
elle sait comment se protéger ;
elle a développé des stratégies ;
elle a trouvé quelques soutiens ;
elle connaît les limites — ou croit les connaître — de la situation.
Ou signaler le harcèlement
C’est entrer dans une zone d’incertitude. Les questions se multiplient :
Sera-t-elle crue ?
Comment sera-t-elle perçue ?
Son entourage professionnel changera-t-il de regard ?
La personne mise en cause réagira-t-elle ?
Son quotidien deviendra-t-il encore plus difficile ?
Le signalement peut alors apparaître non comme une sortie du problème, mais comme l’ouverture d’un nouveau conflit.
Quand on apprend à survivre au problème
Dans certains environnements professionnels, les personnes exposées à un comportement toxique finissent par organiser leur travail autour de cette réalité. Elles développent progressivement des stratégies :
limiter les interactions ;
anticiper les réactions ;
éviter certains lieux ou certains moments ;
adapter en permanence leur comportement.
Peu à peu, quelque chose de paradoxal apparaît. La personne ne vit plus seulement avec le harcèlement. Elle vit avec l’organisation nécessaire pour survivre au harcèlement. Cet équilibre est fragile. Il n’est pas sain. Il est simplement protecteur.
Lorsqu’elle envisage un signalement, elle ne se demande donc pas uniquement : « Est-ce que je veux que cela s’arrête ? »
Elle se demande aussi : « Vais-je perdre les stratégies qui me permettent encore de tenir ? »
Le coût invisible d’une dénonciation
Pour un observateur extérieur, signaler paraît souvent être une démarche logique. Pour la personne concernée, cela signifie parfois devenir visible.
Or cette visibilité peut être vécue comme un risque. Elle peut craindre :
d’être désormais identifiée comme « celle qui accuse » ;
de modifier durablement ses relations professionnelles ;
d’être isolée ;
d’être considérée comme un problème ;
d’avoir sans cesse à justifier ce qu’elle a vécu ;
de revivre les événements au fil des auditions, enquêtes ou confrontations.
Le paradoxe est cruel. Pour obtenir de l’aide, il faut souvent exposer sa vulnérabilité. Mais dans certains systèmes, cette vulnérabilité semble précisément devenir un facteur de risque.
Le piège d’une carrière entière
Le harcèlement n’est pas toujours un épisode ponctuel. Il peut s’inscrire dans une carrière entière.
Une personne peut alors se dire : « Cette personne sera encore là dans cinq ans. Dans dix ans. Peut-être jusqu’à ma retraite. »
Si aucune séparation claire n’est envisageable, la perspective devient particulièrement lourde :
signaler ;
déclencher une procédure ;
puis continuer à travailler dans le même environnement.
Une mutation pourrait parfois constituer une issue. Mais elle peut aussi être vécue comme une injustice. Changer de poste, quitter son environnement, déplacer toute une famille implantée localement… alors même que la victime estime ne pas être celle qui devrait partir.
Le choix devient alors impossible :
rester dans une situation connue mais douloureuse ;
ou provoquer un changement dont personne ne peut prévoir les conséquences.
Ce que l’institution ne voit pas lorsque les personnes se taisent
Le silence présente une caractéristique redoutable : il devient invisible. L’institution observe alors :
peu de signalements ;
peu de dossiers ;
peu de procédures.
Elle peut en conclure : « Le phénomène est limité. »
Mais une autre explication est possible. Le phénomène est peut-être limité dans les statistiques… parce qu’il est limité dans la confiance.
Lorsqu’une personne renonce à signaler, elle retire au système une information essentielle. L’organisation ne sait plus :
où les mécanismes dysfonctionnent ;
où les protections échouent ;
pourquoi les personnes renoncent ;
quelles situations se répètent.
Le silence devient alors un angle mort institutionnel.
Une institution peut perdre bien plus que des signalements
Lorsqu’un dispositif fonctionne, une boucle vertueuse peut se mettre en place :
Un problème apparaît
⬇️
Quelqu’un alerte
⬇️
L’organisation comprend
⬇️
Elle corrige
⬇️
La confiance augmente
Mais lorsque le coût du signalement devient trop élevé, cette boucle se brise :
Un problème apparaît
⬇️
La personne évalue les risques
⬇️
Elle se tait
⬇️
L’organisation ne voit rien
⬇️
Le problème continue
Le système perd alors sa capacité à corriger ses propres dysfonctionnements.
Le véritable enjeu n’est pas seulement de créer des dispositifs
Une procédure n’existe réellement que si les personnes pensent qu’elle peut améliorer leur situation.
Un dispositif de signalement peut être parfaitement conçu sur le papier et rester largement inutilisé si les agents sont convaincus que :
parler ne changera rien ;
parler aggravera leur situation ;
parler les exposera davantage que le silence.
La question essentielle n’est donc pas seulement : « Avons-nous créé un canal de signalement ? » Mais bien : « Avons-nous créé les conditions qui permettent réellement aux personnes de l’utiliser ? »
Une institution véritablement protectrice n’est pas seulement une institution qui reçoit des alertes. C’est une institution dans laquelle chacun peut croire que devenir visible ne le mettra pas davantage en danger.
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