HELPEN - ASSOCIATION RECONNUE D'INTERET GENERAL - LUTTE CONTRE LE HARCELEMENT MORAL ENTRE PERSONNELS DE L'EDUCATION NATIONALE

Hommage à Edgar MORIN - Sauver l’école pour préserver le lien social

Penser, relier, transmettre : un hommage vivant à Edgar Morin. Il est des penseurs qui n’expliquent pas seulement le monde : ils nous apprennent à ne pas le détruire par nos simplifications, et nous encouragent à l'autocritique. Edgar Morin est de ceux-là. Et je veux le remercier dans ce billet, car il reste pour moi une boussole dans mon projet associatif.

Guillaume DELABY

2/16/20265 min read

Hommage reconnaissant à Edgar Morin

par Guillaume DELABY, professeur et président-fondateur de l’association Helpen

Hommage reconnaissant à Edgar Morin

par Guillaume DELABY, professeur et président-fondateur de l’association Helpen

Il est des penseurs dont l’œuvre ne se contente pas d’éclairer le monde, mais qui nous aident à ne pas contribuer à le dégrader sous le poids de nos certitudes, de nos habitudes intellectuelles et de nos préceptes trop rapidement sacralisés. Edgar Morin appartient à cette lignée rare, il est un modèle depuis mes dix-huit ans. En plus d’un siècle de vie, il a montré avec une constance remarquable que l’autocritique n’est ni une faiblesse ni une posture, mais une exigence fondamentale de toute démarche humaine qui prétend œuvrer pour le bien commun.

Depuis des décennies, il ne nous propose pas des réponses définitives ou à l’emporte-pièce, mais une manière d’habiter la complexité du réel sans céder à la tentation de la simplification, toujours séduisante et souvent violente. Il me fait avec le sourire. À l’heure où notre société traverse des tensions profondes, il est légitime de lui exprimer une reconnaissance sincère pour le travail intellectuel, éthique et humaniste qu’il poursuit depuis de nombreuses années, en prenant soin, toujours, de remettre en question ses propres analyses lorsque cela lui paraît nécessaire. Il est bon d’essayer de s’appliquer ce principe, même si cela reste difficile au quotidien. C’est une démarche de l’esprit.

Nous traversons en effet une époque de crises multiples, imbriquées, souvent mal comprises et trop rapidement simplifiées par l’exposition médiatique permanente. Edgar Morin a su nommer cette situation une polycrise, non pour nourrir l’inquiétude, mais pour nous inviter à penser les relations entre les crises sociales, politiques, culturelles, éducatives et civilisationnelles. Le danger qui se dessine en ces temps troublés qui semblent tant inquiéter (parmi de nombreuses autres sources d’inquiétude tout aussi légitimes et sensées) mes élèves de 18 à 21 ans lorsque nous en parlons en cours d’anglais n’est pas tant celui d’un effondrement brutal que celui, plus discret, d’une désagrégation progressive du lien social. Ce processus affaiblit le sentiment d’appartenance commune et installe une défiance durable entre les individus, les générations et les institutions. Cette évolution est de plus en plus perceptible dans mon pays et elle m’inquiète, à la fois comme père, comme professeur et comme citoyen attentif au devenir collectif.

Au cœur de cette fragilité se trouve, selon moi, l’école. Edgar Morin n’a cessé de rappeler qu’une société qui ne parvient plus à transmettre la notion d’autorité avec exemplarité se met elle-même en danger. L’école n’est pas seulement un lieu d’acquisition de compétences. Elle est un espace où se forment des esprits capables de comprendre le monde, d’en accepter les tensions et d’y agir sans céder à la haine ou au rejet. Lorsque la transmission se fragilise, lorsque l’autorité se confond avec l’autoritarisme ou se dissout dans l’indifférence, ce ne sont pas uniquement des savoirs qui se perdent, mais la capacité à penser de manière complexe, nuancée et responsable. L’exemplarité, pourtant indispensable à toute mission éducative, s’en trouve elle aussi fragilisée.

Nous devons à Edgar Morin cette idée essentielle selon laquelle un savoir fragmenté devient aveugle et qu’un esprit aveugle devient particulièrement vulnérable aux discours réducteurs. Là où la pensée se rétrécit, la violence symbolique s’installe plus aisément. Là où la compréhension recule, la tentation de désigner un ennemi progresse. Il nous a appris que la barbarie contemporaine ne procède pas d’un manque de culture, mais de sa mutilation. Il manque beaucoup de solidarité dans notre société. .

C’est dans ce contexte que s’inscrit l’action de nombreuses associations, véritable ciment social, et parmi ces associations Helpen, jeune collectif d’intérêt général engagée contre le harcèlement entre agents de l’éducation nationale et contre l’inertie institutionnelle qui peut parfois l’accompagner et le renforcer. Il est toutefois essentiel de rappeler avec clarté que notre action est nécessairement limitée. Helpen ne prétend ni se substituer aux institutions, ni détenir des solutions globales à des problèmes systémiques. Elle agit à son échelle, avec ses moyens, et dans un souci constant d’autocritique, consciente des risques de simplification ou de surinterprétation qui guettent toute démarche militante. Mais avec loyauté envers l’institution que mes camarades et moi-même servons. Et avec liberté, de toute contrainte politique ou syndicale. Liberté.

En s’engageant auprès de ses adhérents, l’association cherche avant tout à constituer un collectif vigilant, soucieux de refuser l’arbitraire et l’impunité lorsqu’elles se manifestent, sans jamais perdre de vue la complexité des situations humaines et institutionnelles. Elle n’accompagne pas seulement des parcours professionnels. Elle tente modestement de redonner du sens, de recréer du lien et de restaurer une confiance minimale dans la capacité des agents à exercer leurs missions avec exigence et bienveillance. Cette démarche s’inscrit dans l’esprit de la reliance chère à Edgar Morin, qui consiste à relier ce que les crises, les routines et les peurs ont progressivement séparé.

Relier les savoirs à la vie, relier l’école à la société, relier l’exigence intellectuelle à la dignité humaine ne constitue pas une solution miracle, mais une orientation éthique. Dans un monde marqué par la segmentation et l’opposition, cette orientation relève d’un humanisme prudent, conscient de ses limites et attentif à ses propres dérives possibles. Edgar Morin nous a fourni des concepts pour penser cette vigilance, et nous lui devons une reconnaissance sincère pour cette boussole intellectuelle qui continue d’éclairer nos engagements, tout en nous rappelant qu’aucune action n’est à l’abri de l’erreur.

Sauver l’école ne signifie ni la sanctuariser ni la figer dans un passé idéalisé. Edgar Morin n’a jamais été un penseur de la nostalgie. Il nous invite au contraire à repenser l’éducation et l’instruction afin qu’elles puissent faire face aux incertitudes du monde contemporain. Une école capable d’enseigner la complexité sans renoncer à l’exigence, capable de former des citoyens aptes au désaccord sans basculer dans la disqualification de l’autre, capables de comprendre sans réduire.

À une époque où les fractures s’accentuent et où la tentation du repli progresse, l’œuvre d’Edgar Morin apparaît plus précieuse que jamais. Quelle chance que vous soyez vivant, à produire encore tant pour les générations futures. Votre oeuvre nous rappelle que la pensée n’est pas un luxe réservé à quelques-uns, mais une nécessité pour préserver le lien démocratique. Elle nous enseigne aussi que l’école demeure l’un des rares lieux où la société peut encore, imparfaitement et lentement, se réparer elle-même.

L’action de Helpen s'attache à s’inscrire dans cet héritage intellectuel et moral avec humilité. Elle montre que penser, transmettre, étudier et relier ne sont pas de vaines abstractions, mais des pratiques quotidiennes qui exigent clairvoyance, retenue et sens de la responsabilité, pour le bien collectif. En cela, elle tente, à sa minuscule échelle, de prolonger l’exigence humaniste que vous, Edgar Morin, n’avez cessé de porter.

À vous Monsieur Morin vont mes remerciements les plus respectueux pour cette œuvre humaniste et perspicace. À l’école va notre engagement associatif, conscient de ses limites. À la pensée complexe et à la capacité d'autocritique ira toujours ma fidélité, car réfléchir pour le bien collectif demeure, aujourd’hui plus que jamais, une manière de résister à la désintégration, à la violence et à la haine.

Guillaume DELABY, Professeur, fervent admirateur et lecteur d’Edgar Morin