HELPEN - ASSOCIATION RECONNUE D'INTERET GENERAL - LUTTE CONTRE LE HARCELEMENT MORAL ENTRE PERSONNELS DE L'EDUCATION NATIONALE
RUPTURE CONVENTIONNELLE : POURQUOI J’AI QUITTÉ L’ÉDUCATION NATIONALE
Ségolène BAERT, qui est une de nos premières bénévoles et publie du contenu pour l'Intranet helpen.eu. "Une institution dans laquelle la souffrance au travail me semble structurelle. Chez les élèves comme chez les personnels, les signaux de mal-être sont nombreux : épuisement, anxiété, violences physiques et morales, démobilisation et, malheureusement parfois, drames irréversibles."
Ségolène Baert, pour Helpen
9/18/20267 min read


Il y a quelques mois, j’ai publié un message annonçant que je quittais mes fonctions de CPE (Conseillère Principale d'Education).
Celui-ci a suscité un certain nombre de réactions, commentaires, messages et questionnements auxquels j’ai souhaité prendre le temps de répondre.
Je tiens à préciser que ce que je vais dire n’engage que moi. Je parle depuis mon expérience, nourrie par six années de terrain, mais aussi par des lectures, des podcasts, des formations et des échanges avec de nombreux professionnels de l’éducation.
Je ne prétends pas détenir une vérité absolue, ni imposer un point de vue.
Je souhaite simplement raconter pourquoi je suis partie, ce qui m’y a progressivement conduite, mais aussi ce que j’ai aimé dans ce métier et ce que ce départ signifie aujourd’hui pour moi.
Pourquoi ai-je quitté l’Éducation nationale ?
Je n’ai pas quitté l’Éducation nationale parce que je n’aimais pas être CPE.
Je l’ai quittée parce qu’au fil du temps, l’écart entre ce que je pensais devoir être mon métier et les réalités dans lesquelles je pouvais réellement l’exercer est devenu trop important.
Je le formule aujourd’hui comme une forme de dissonance : entre les valeurs que j’ai à cœur d’incarner et certaines réalités institutionnelles, l’union était devenue infructueuse.
Cette dissonance n’est pas apparue brutalement. Elle s’est installée progressivement, au fil des expériences, des questionnements et des constats de terrain.
Elle a généré de la souffrance morale, un sentiment d’injustice, une perte progressive d’estime professionnelle — puis personnelle —, du stress, une perte de perspectives et, surtout : une perte de sens.
Ce qui m’a progressivement conduite à cette décision
Avec le recul, je crois que mon départ est le résultat de plusieurs années de réflexion et de doutes.
Ce n’est pas un événement unique qui m’a fait partir, mais l’accumulation de réalités qui ont fini par rendre le maintien dans ce cadre difficilement envisageable.
J’ai progressivement questionné l’institution dans laquelle j’exerçais.
Une institution dans laquelle la souffrance au travail me semble structurelle. Chez les élèves comme chez les personnels, les signaux de mal-être sont nombreux : épuisement, anxiété, violences physiques et morales, démobilisation et, malheureusement parfois, drames irréversibles.
Une institution où les discours officiels sur le bien-être peinent encore, selon mon expérience, à se traduire en protections réellement vécues sur le terrain.
Une institution qui reste traversée par de fortes inégalités sociales et scolaires, malgré les ambitions affichées.
Une institution qui continue de valoriser certaines trajectoires scolaires et professionnelles davantage que d’autres, alors même que les métiers manuels, artisanaux et techniques ont une utilité sociale, une richesse et parfois des conditions de rémunération qui mériteraient d’être davantage reconnues.
Une institution où les inégalités entre filles et garçons restent visibles dans les parcours scolaires, l’orientation, la confiance en soi et les projections professionnelles.
Une institution qui affiche l’inclusion tout en laissant parfois les professionnels démunis face aux besoins des élèves à besoins éducatifs particuliers.
Une institution qui peut encore être davantage punitive que préventive, alors même que nous parlons d’autonomie, d’épanouissement, d’émancipation et de vivre-ensemble.
Et puis il y a la forme scolaire elle-même : des établissements parfois anxiogènes, des bâtiments peu accueillants, des espaces clos, une organisation qui laisse encore peu de place aux interactions, à la découverte et à la coopération.
Ces constats ont progressivement nourri une question : comment continuer à exercer un métier auquel je crois dans un cadre qui, lui, me semble de plus en plus éloigné de certaines des valeurs qui m’ont conduite vers ce métier ?
Ce que j’aimais pourtant dans mon métier de CPE
Je n’ai pas quitté les élèves. C’est probablement l’une des choses que je tiens le plus à préciser.
Auprès d’eux, je prenais beaucoup de plaisir à exercer. C’est précisément ce qui rend le départ complexe : on peut aimer profondément une partie de son métier et ne plus parvenir à exercer ce métier dans les conditions qui nous sont proposées.
Le métier de CPE m’a intéressée, nourrie et questionnée pendant six années.
Il m’a permis d’être au contact des élèves, des familles, des personnels et des différents acteurs de la communauté éducative.
C’est cette dimension humaine et éducative qui avait du sens pour moi.
C’est aussi pour cette raison que je ne considère pas avoir quitté les élèves ou l’éducation.
J’ai quitté un système, tel qu’il fonctionne aujourd’hui.
Ce qui est devenu impossible
Ce qui est devenu impossible, ce n’était donc pas d’accompagner des élèves. C’était de continuer à accepter certaines contradictions entre les missions, les responsabilités et les moyens réellement disponibles.
Le métier de CPE me semble aujourd’hui structurellement fragilisé.
Il est souvent le « Service Après Vente » de l’établissement :
Il pilote des instances ou participe aux réunions de direction sans être officiellement membre de l’équipe de direction
Il doit s’ancrer dans le pédagogique sans salle dédiée, sans créneau prévu dans les emplois du temps des élèves, sans moyens / outils / ressources pédagogiques propres
Il organise et anime le service Vie Scolaire sans reconnaissance claire de sa partie RH
Il est évalué par le même corps d’inspection que les chefs d’établissement, les chefs adjoints et les professeurs documentalistes.
Le CPE est devenu, à mes yeux, un métier fourre-tout, plus subtilement qualifié de couteau suisse, qui pallie des manques éducatifs, sociaux, médico-psychologiques.
Pourtant, je crois profondément que ce métier pourrait être autrement.
Il mériterait notamment davantage d’autonomie, une reconnaissance du statut de conseiller technique, une professionnalisation réelle des Assistants d’Éducation et un véritable décloisonnement entre éducatif et pédagogique.
La question dépasse d’ailleurs le seul métier de CPE : la fracture entre premier et second degré interroge également l’absence d’Équipe Vie Scolaire dans le premier degré, les inégalités d’exercice et de salaires entre agents, la surcharge de travail des professeurs des écoles et la manière dont certaines tâches sont davantage valorisées que d’autres.
150 candidatures et une reconversion loin d’être évidente
Partir ne signifiait pas pour autant savoir où aller.
Au cours des trois dernières années, j’ai envoyé près de 150 candidatures. Des candidatures restées sans réponse ou ayant reçu des réponses négatives.
Ces expériences m’ont amenée à m’interroger sur l’attractivité de mon Master, mais aussi sur la transférabilité des compétences acquises dans le métier de CPE.
Car quitter l’Éducation nationale, ce n’est pas seulement quitter un emploi : c’est aussi devoir expliquer ce que l’on sait faire autrement que par le titre que l’on porte.
C’est traduire des compétences construites dans un environnement professionnel très particulier.
C’est parfois avoir le sentiment que six années d’expérience peuvent être difficiles à faire reconnaître en dehors de l’institution.
La reconversion n’a donc rien eu d’une évidence.
Alors, pourquoi demander une rupture conventionnelle ?
J’ai finalement décidé de demander une rupture conventionnelle. Je l’ai fait après une longue période de réflexion et de doutes. Je l’ai fait parce que je le pouvais : sans contrainte financière ou familiale immédiate, ce départ a été rendu possible par une forme de privilège, de confort qui a facilité ce choix. Je l’ai aussi fait parce que je le devais. Et je l’ai enfin fait parce que j’ai accepté d’oser.
Ces trois dimensions sont indissociables :
Un choix par possibilité
Un choix par nécessité
Un choix par courage
Je mesure pleinement que tout le monde ne dispose pas de cette possibilité. Dire « quand on peut, on veut » est souvent réducteur et n’explique pas tout.
Et dire « quand on veut, on peut » est souvent violent et culpabilisant.
Entre les deux existe un espace plus inconfortable mais peut-être plus juste : celui où, parfois, le cadenas n’est pas fermé, mais où nous restons malgré tout dans la cage, par fidélité, par peur, par épuisement ou par habitude.
Mon départ est aussi un choix de ne plus confondre fidélité envers un système et fidélité envers moi-même.
Ce que signifie partir aujourd’hui
Aujourd’hui, partir ne signifie pas que je considère ces six années comme perdues, ni que je détiens une vérité absolue sur l’Éducation nationale.
Mon départ est une décision personnelle, réfléchie, rendue possible par ma situation et construite à partir de mon expérience.
Je ne quitte d’ailleurs pas le domaine de l’éducation, qui m’anime et me passionne. Je continue à m’interroger sur les élèves, les professionnels, les familles, les pratiques éducatives et les conditions dans lesquelles nous pouvons accompagner chacun au mieux.
Je pars avec des questions, des convictions, des désaccords aussi, mais surtout avec l’envie de continuer à agir autrement.
Ce départ n’est donc pas une fuite, mais, selon mon expérience, un acte de cohérence.
Certes, l’École ne peut pas tout.
Certes, certains dysfonctionnements de l’institution sont aussi le reflet de dysfonctionnements plus larges de notre société.
Et certes, l’évolution du système éducatif français nécessite d’être pensée collectivement, à toutes les échelles et à tous les niveaux.
Mais partir peut aussi être une manière de continuer à croire en ce qui nous a initialement conduits vers l’éducation.
Parce que quitter une institution ne signifie pas nécessairement quitter ses valeurs.
Parfois, c’est même peut-être le meilleur moyen de leur rester fidèle.
S. BAERT
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POUR ALLER PLUS LOIN
Ce témoignage pose une question que HELPEN rencontre régulièrement : que faire lorsque continuer à exercer dans les mêmes conditions ne paraît plus possible ?
Signaler, se protéger, engager des recours, demander une mobilité, envisager une reconversion ou, dans certaines situations, quitter l’institution : il n’existe pas de réponse unique.
C’est précisément à la rencontre de ces questions que Guillaume Delaby, président de HELPEN, et Rémi Boyer, fondateur d’Aide aux Profs, ont croisé leurs expériences dans un nouveau guide pratique consacré au harcèlement moral au travail dans l’Éducation nationale : comprendre ce qui arrive, agir, se protéger et, lorsque cela devient nécessaire, reconstruire son parcours professionnel.
L’ouvrage paraîtra prochainement. Nous vous en présenterons le contenu dans les prochaines semaines.
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