HELPEN - ASSOCIATION RECONNUE D'INTERET GENERAL - LUTTE CONTRE LE HARCELEMENT MORAL ENTRE PERSONNELS DE L'EDUCATION NATIONALE

L’espérance n’est pas l’attente : pourquoi HELPEN continue d’agir

À l’approche d’une année politique importante, beaucoup pourraient être tentés par le découragement. Après des années de silence, d’inaction ou d’incompréhension, il serait facile de croire que rien ne changera. Pourtant, comme le rappelle Edgar Morin, l’espérance ne naît pas des certitudes. Elle naît de l’action.

Guillaume DELABY, pour Helpen

7/20/20265 min read

Il y a quelques jours, au détour d’une relecture d’Edgar Morin, une page a retenu mon attention. L’auteur y revient sur les trois grandes questions formulées par Emmanuel Kant : Que puis-je savoir ? Que dois-je faire ? Que m’est-il permis d’espérer ? Ces trois interrogations, vieilles de plus de deux siècles, demeurent d’une étonnante actualité. Elles éclairent non seulement notre rapport au monde, mais aussi l’engagement associatif, lorsqu’il se construit dans la durée, face à des difficultés qui semblent parfois insurmontables.

Depuis plus de deux ans, l’association HELPEN avance précisément en suivant ce chemin. Sans l’avoir théorisé au départ, notre action collective s’est progressivement organisée autour de ces trois questions fondamentales.

La première est celle du savoir.

Pendant longtemps, le harcèlement moral entre agents de l’Éducation nationale est resté un sujet dispersé. Des histoires individuelles, souvent dramatiques, mais rarement mises en perspective. Chaque victime pensait vivre une situation exceptionnelle. Chaque dossier semblait isolé. Les institutions elles-mêmes répondaient souvent au cas par cas, sans vision d’ensemble.

Notre premier travail a donc consisté à documenter cette réalité.

Recueillir les témoignages. Les structurer. Les comparer. Comprendre les mécanismes récurrents. Identifier les blocages administratifs. Observer les similitudes entre les académies, les métiers, les statuts.

Aujourd’hui, plusieurs milliers de témoignages sont venus nourrir cet observatoire national. Plus de 2 400 situations ont déjà été recensées. Derrière ces chiffres, il y a des enseignants, des personnels administratifs, des personnels de direction, des AESH, des CPE, des inspecteurs, des médecins, des psychologues. Tous racontent, avec leurs mots, des mécanismes souvent étonnamment semblables.

Cette connaissance est devenue notre première responsabilité. Car on ne peut transformer une réalité que si l’on commence par la comprendre.

La deuxième question est celle de l’action.

Que devons-nous faire ?

Il aurait été possible de limiter notre engagement à l’accompagnement individuel des victimes, au prix de notre santé mentale déjà affaiblie de part ce qui nous est arrivé depuis des années avec l'institution. Cette mission reste essentielle et nous continuerons de réfléchir aux moyens de l'assurer. Mais très vite, une évidence s’est imposée.

Lorsque des centaines de dossiers présentent les mêmes caractéristiques, il ne s’agit plus uniquement de situations individuelles. Il s’agit d’un phénomène collectif qui interroge le fonctionnement même de l’institution.

Nous avons donc choisi d’agir autrement. Du collectif créer une force d'action.

Créer un intranet sécurisé. Produire des analyses. Rédiger des articles. Rencontrer les administrations. Échanger avec la DGRH, l’IGÉSR, la Médiatrice de l’Éducation nationale. Dialoguer avec les parlementaires. Préparer un Livre noir de l’Éducation nationale. Lancer une pétition nationale. Demander officiellement la création d’une commission d’enquête parlementaire.

Aucune de ces actions ne constitue une fin en soi. Elles poursuivent toutes le même objectif : faire entrer dans le débat public une réalité qui, trop longtemps, est restée confinée aux bureaux des établissements, aux arrêts maladie, aux cabinets médicaux, aux prétoires des tribunaux administratifs et aux échanges confidentiels entre victimes.

Ces derniers mois, cette stratégie commence à produire des effets tangibles. Quatre questions écrites ont été adressées au ministre de l’Éducation nationale par des députés appartenant à quatre groupes politiques différents. En février, un député avait déjà questionné le ministre lors d'une session, et la réponse avait laissé nos adhérents sans voix. Puis, en mai, une députée nous a conseillés sur des stratégies qui se sont révélées très fructueuses. Et depuis huit semaines, quatre questions écrites adressées à Edouard Geffray, pas une, pas deux, pas trois, quatre.

Plus remarquable encore, toutes ces questions citent explicitement les travaux de l’association HELPEN et les constats issus de notre observatoire. Il ne s’agit pas d’une victoire. Mais il s’agit incontestablement d’une étape.

Pendant longtemps, les personnels ont parlé seuls. Aujourd’hui, leur parole commence à être portée par la représentation nationale.

Reste alors la troisième question, la plus difficile.

Que nous est-il permis d’espérer ?

Edgar Morin - il est vrai qu'il a guidé ma pensée depuis l'adolescence et que sa voix me manque aujourd'hui - rappelle que notre époque ne peut plus s’appuyer sur les certitudes qui animaient les grands systèmes de pensée du XIXᵉ siècle. Nous savons désormais que les sociétés sont complexes, que les évolutions ne sont jamais linéaires et que les transformations profondes naissent rarement d’un événement unique.

Cette idée m'inspire particulièrement. Je ne sais pas si une commission d’enquête parlementaire verra le jour. Je ne sais pas quelles réponses le Gouvernement apportera aux quatre questions écrites. Je ne sais pas combien de temps il faudra pour que les pratiques évoluent réellement. Je refuse juste de ne pas y croire.

Je sais cependant qu’aucun changement durable n’est possible sans un travail patient de documentation, de dialogue et de mobilisation dans cette lutte contre la souffrance au travail dans l'Education nationale.

L’espérance n’est donc pas, pour notre collectif, une attente passive. Elle est une manière d’agir malgré l’incertitude. Elle consiste à continuer lorsque les résultats ne sont pas encore visibles. Elle consiste à persévérer contre vents et marées institutionnelles.

Elle consiste aussi à croire que les milliers de témoignages confiés à HELPEN finiront par produire une meilleure protection des personnels. À penser que les élus de la République peuvent encore entendre cette parole. À considérer que les institutions publiques sont capables d’évoluer lorsqu’elles acceptent de regarder lucidement leurs propres difficultés.

L’année politique qui s’annonce sera probablement importante.

Elle ne déterminera pas, à elle seule, l’avenir de notre action. Mais elle peut ouvrir des espaces nouveaux de dialogue et de réflexion.

Notre responsabilité sera d’y porter une parole exigeante, documentée, indépendante et respectueuse. Sans caricature ni esprit de revanche. Avec une conviction simple : protéger les personnels de l’Éducation nationale n’est pas un intérêt corporatiste. C’est une condition de la qualité du service public d’éducation.

Car une école qui protège ses agents protège aussi ses élèves. Une administration qui sait reconnaître ses difficultés renforce la confiance des citoyens. Et une démocratie qui accepte d’écouter celles et ceux qui souffrent est toujours plus forte qu’une démocratie qui préfère détourner le regard.

Au fond, les trois questions de Kant demeurent les nôtres, avec force et détermination.

Que savons-nous ? Nous savons désormais que les situations documentées par HELPEN ne sont ni marginales ni isolées.

Que devons-nous faire ? Continuer à recueillir les témoignages, publier nos analyses, dialoguer avec les institutions, interpeller les responsables publics et proposer des solutions.

Que nous est-il permis d’espérer ? Que cette mobilisation collective contribue, progressivement, à construire une Éducation nationale plus protectrice, plus juste et plus fidèle aux valeurs qu’elle transmet chaque jour aux élèves.

C’est cette espérance qui guide aujourd’hui notre action. Non pas une espérance individuelle fondée sur la certitude, mais une espérance collective sur la responsabilité. Parce qu’au bout du compte, ce sont toujours les actes concrets qui donnent un sens à l’espérance, plutôt que les belles promesses qui n'engagent que ceux qui les écoutent.

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