HELPEN - ASSOCIATION RECONNUE D'INTERET GENERAL - LUTTE CONTRE LE HARCELEMENT MORAL ENTRE PERSONNELS DE L'EDUCATION NATIONALE
La solitude des personnels de l'Education nationale est infinie ... même quand on essaie de la combattre
« La solitude des professeurs est infinie », écrit un romancier. Elle l’est jusque dans l’engagement collectif. Même ceux qui consacrent bénévolement leur temps à défendre d’autres professeurs peuvent éprouver cette solitude. On demande à des collègues de relayer une action associative : silence. On écrit à un écrivain pour lui parler de cette mobilisation bénévole : silence. On sollicite un média spécialisé, précisément destiné aux enseignants, pour qu’il rende compte de cette action : silence encore. Ce n’est pas seulement l’absence de soutien qui frappe. C’est l’absence de réponse.
Helpen
9/14/20267 min read


« La solitude des professeurs est infinie », écrit un romancier. La formule est belle. Elle est surtout terriblement juste.
Mais depuis quelques semaines, à HELPEN, nous en découvrons une déclinaison que nous n’avions peut-être pas imaginée lorsque nous avons créé cette association : la solitude ne frappe pas seulement les personnels lorsqu’ils souffrent dans leur établissement. Elle peut aussi frapper ceux qui essaient de les défendre. Et il arrive alors que l’on éprouve un sentiment étrange, presque absurde : celui de consacrer bénévolement des centaines d’heures à défendre les personnels de l’Éducation nationale et de devoir parfois mener ce combat presque contre eux.
Depuis trois semaines, HELPEN n’est pourtant pas restée immobile. Nous avons publié le Livre noir 2026, fruit d’un travail considérable de collecte, de classement et d’analyse de la parole des personnels. Derrière ce livre, il y a plus de 2 500 témoignages reçus par l’association, plus de 1 000 questionnaires et des centaines de situations consolidées. Il ne s’agit pas d’un livre écrit pour raconter l’histoire de quelques responsables associatifs. Il s’agit de rendre visible ce que vivent des professeurs, des personnels de direction, des CPE, des AESH, des personnels administratifs, des personnels du premier degré, du second degré et du supérieur. Nous avons fait le choix de mettre gratuitement le PDF à disposition parce que notre objectif n’est pas de vendre un livre : notre objectif est que ce qu’il contient soit lu.
Nous avons également multiplié les démarches institutionnelles. Nous avons rencontré des parlementaires. Nous avons été reçus pendant deux heures par la Médiatrice de l’Éducation nationale et son équipe consacrée à la souffrance au travail. Nous avons porté auprès d’elle ce que les témoignages reçus depuis des mois nous permettent désormais de documenter : les ruptures dans les chaînes d’alerte, les défauts de traçabilité, les personnels qui signalent puis ne savent plus ce qu’est devenu leur signalement, les gestionnaires eux-mêmes parfois démunis, les médiations sans véritable suivi, les agents qui passent d’un interlocuteur à l’autre sans que personne ne semble disposer d’une vision complète de leur situation. Nous avons rencontré l’IGÉSR. Nous avons rencontré la DGRH. Nous avons porté des dossiers au plus haut niveau de l’État.
Nous avons écrit, alerté, documenté. Nous avons même demandé qu’une commission d’enquête parlementaire puisse enfin examiner la manière dont l’Éducation nationale traite la souffrance de ses propres personnels.
Nous avons aussi essayé de porter cette parole dans l’espace public. Des médias nous ont reçus. Nous sommes allés sur un plateau de télévision expliquer, encore une fois, pourquoi les mécanismes actuels d’alerte ne suffisent pas. Nous avons contacté des journalistes. Nous avons proposé des témoignages, des données, des documents, des situations vérifiables. Nous avons essayé d’intéresser la presse généraliste comme la presse spécialisée à ce qui nous semble pourtant constituer un sujet majeur : comment la première administration de France protège-t-elle les femmes et les hommes qui la font fonctionner ?
Et puis nous avons fait quelque chose de beaucoup plus simple. Nous avons demandé de l’aide aux personnels que nous défendons.
Pas de l’argent. Pas des heures de travail. Pas de prendre des responsabilités dans l’association. Simplement, parfois, de relayer une publication. De partager le Livre noir. De transmettre une information. De faire connaître l’existence d’une association qui recueille depuis des mois la parole de leurs collègues. Nous avons sollicité des enseignants disposant d’une audience importante. Nous avons écrit à des personnes qui consacrent elles-mêmes des livres ou des interventions publiques au monde enseignant. Nous avons sollicité des espaces médiatiques dont la raison d’être est précisément de parler aux professeurs et des professeurs.
Et trop souvent, il ne se passe rien.
Pas nécessairement un refus. Un refus serait presque plus simple. On pourrait l’entendre, le discuter, éventuellement le contester. Non : souvent, il n’y a simplement aucune réponse. Le silence. Un message envoyé, puis rien. Une relance, parfois, puis rien. Un livre envoyé, puis rien. Une demande de relais qui disparaît dans le vide.
Il faut être très prudent avec ce constat. HELPEN n’a aucune intention de faire le procès des enseignants. Ce serait absurde : nous sommes nous-mêmes issus de l’Éducation nationale, et l’association existe précisément parce que nous savons ce que peuvent produire l’épuisement, la peur, la surcharge, le découragement et le sentiment d’impuissance. Nous savons aussi que tout le monde ne peut pas militer, s’exposer ou prendre publiquement position. Certains personnels ont déjà suffisamment de difficultés pour simplement tenir jusqu’au lendemain. Nous ne leur demanderons jamais de devenir des militants malgré eux.
Mais il faut quand même poser la question : comment défendre durablement un collectif professionnel qui ne parvient plus toujours à faire collectif ?
C’est peut-être cela qui nous trouble le plus. HELPEN est née pour lutter contre l’isolement. Nous avons créé des outils pour recueillir la parole. Nous avons accumulé les témoignages pour que personne ne puisse répondre à un agent en souffrance qu’il s’agit simplement d’un problème individuel. Nous avons transformé des récits isolés en données. Nous avons essayé de faire passer des histoires particulières à un constat collectif. Nous avons frappé aux portes des institutions. Nous avons interpellé les responsables politiques. Nous avons travaillé avec des journalistes. Tout notre projet repose sur une idée extrêmement simple : ce que vivent séparément des milliers de personnels doit pouvoir devenir une parole collective.
Et pourtant, au moment même où cette parole commence à exister, nous découvrons combien il est difficile de la faire circuler parmi ceux qu’elle concerne.
Il y a là un paradoxe douloureux. Nous défendons les personnels de l’Éducation nationale. Nous travaillons bénévolement pour eux. Nous consacrons nos soirées, nos week-ends et parfois une part considérable de nos vies personnelles à lire leurs témoignages, à classer leurs situations, à chercher des interlocuteurs, à écrire des rapports, à préparer des rendez-vous, à alerter des institutions. Et certains jours, oui, nous avons presque l’impression de devoir le faire contre eux. Non pas contre leur volonté. Encore moins contre leurs intérêts. Mais contre leur silence, contre leur découragement, contre cette conviction profondément installée que « cela ne servira à rien », contre la peur de s’exposer, contre l’habitude de ne plus répondre, de ne plus relayer, de ne plus croire à la possibilité d’une action collective.
Cette passivité n’est d’ailleurs peut-être pas un défaut moral. Elle pourrait bien être elle-même l’un des symptômes de la crise que nous essayons de documenter. Une institution dans laquelle les personnels ont appris pendant des années que parler pouvait coûter cher, qu’alerter ne produisait pas nécessairement de réponse, que signaler une difficulté pouvait vous désigner comme le problème plutôt que conduire à résoudre le problème, finit nécessairement par fabriquer du retrait. Lorsque la prudence devient une stratégie de survie professionnelle, on ne peut pas ensuite s’étonner que l’engagement collectif devienne difficile.
C’est pourquoi le silence des personnels ne doit pas devenir un argument contre eux. Il doit devenir un objet de réflexion.
Pourquoi tant de professeurs qui se plaignent individuellement de leur institution hésitent-ils à soutenir publiquement ceux qui essaient de documenter ses dysfonctionnements ? Pourquoi une publication consacrée à la souffrance au travail peut-elle susciter des milliers de lectures mais si peu de relais ? Pourquoi des personnes qui nous écrivent en privé pour nous dire « continuez » hésitent-elles parfois à cliquer publiquement sur « partager » ? Pourquoi faut-il tant d’énergie pour transformer une indignation individuelle en mouvement collectif ?
La réponse tient probablement en partie dans la solitude évoquée au début de cet article. Le professeur travaille au milieu des autres, mais il est structurellement seul. Seul devant sa classe. Seul lorsqu’une relation avec sa hiérarchie se dégrade. Seul lorsqu’un conflit commence. Seul lorsqu’il remplit un registre de santé et sécurité au travail. Seul lorsqu’il demande une protection fonctionnelle. Seul lorsqu’il attend une réponse administrative. Seul, parfois, lorsqu’il tombe malade. Et lorsqu’une profession a été ainsi fragmentée pendant des années, il ne suffit pas de créer une association pour que le collectif se reconstitue spontanément.
Voilà peut-être le véritable défi de HELPEN. Nous pensions devoir convaincre l’institution de regarder ce que vivent ses personnels. Nous découvrons qu’il faut aussi convaincre les personnels eux-mêmes qu’ils disposent encore d’une capacité collective.
Cela ne signifie pas que rien ne bouge. Bien au contraire. Plus d’un millier de personnes ont déjà rejoint HELPEN. Des milliers nous ont écrit. Des personnels nous transmettent leurs dossiers. Des témoins acceptent de parler. Des parlementaires nous reçoivent. Des institutions commencent à écouter. Des journalistes enquêtent. Le Livre noir circule désormais bien au-delà de ceux qui l’ont écrit. Tout cela aurait semblé improbable lorsque l’association a commencé son travail.
Mais une association ne peut pas remplacer une profession entière.
Nous pouvons recueillir. Nous pouvons documenter. Nous pouvons alerter. Nous pouvons publier. Nous pouvons rencontrer des députés, des administrations, des inspections, des médiateurs. Nous pouvons consacrer des centaines d’heures bénévoles à transformer des souffrances individuelles en propositions collectives. Nous pouvons ouvrir les portes que nous parvenons à ouvrir.
Mais nous ne pouvons pas, à quelques-uns, fabriquer seuls le collectif dont l’Éducation nationale a besoin.
Alors cet article n’est pas un reproche adressé aux professeurs. C’est une invitation. Peut-être même un appel très simple. Il n’est pas nécessaire d’adhérer à tout ce que dit HELPEN. Il n’est pas nécessaire de devenir militant. Il n’est pas nécessaire de prendre des risques professionnels. Il suffit parfois de lire. De transmettre. De partager. De dire à un collègue en difficulté : « Tu n’es peut-être pas le seul à vivre cela. » De faire circuler un rapport. De poser une question. De refuser qu’un témoignage disparaisse.
Car si la solitude des professeurs est réellement infinie, alors aucune institution ne la brisera à leur place.
Et ceux qui essaient de la combattre ne devraient pas avoir à le faire seuls.
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