HELPEN - ASSOCIATION RECONNUE D'INTERET GENERAL - LUTTE CONTRE LE HARCELEMENT MORAL ENTRE PERSONNELS DE L'EDUCATION NATIONALE

Des lettres pour des peines

Hier, cinq membres d’Helpen m’ont parlé et voilà ce que j’ai entendu : l’épuisement total, l’humiliation d’être mis au placard, les nuits blanches, le sentiment d’être broyé à petits feux, le harcèlement. Oui : nous exprimons une solidarité totale avec toutes celles et ceux qui sont à bout. Oui : nous serons là et, ensemble, nous œuvrerons à un autre monde.

Thierry Dinard

9/11/20265 min read

Ce texte est une création littéraire construite à partir de situations et de paroles recueillies par HELPEN. Les personnages et désignations ont été anonymisés. Il ne constitue ni une restitution exhaustive des dossiers concernés ni l’attribution de faits à une personne identifiable. Certaines paroles reproduites évoquent une détresse psychologique aiguë et le suicide.

Un homme et une femme venant d’un autre pays arrivèrent, un jour, bien loin, de leur contrée d’origine et s’arrêtèrent, épuisés, dans un lieu nommé « café de la paix ». Ils commandèrent de quoi boire et se restaurer et se mirent à écouter les conversations, pour savoir si enfin ils étaient arrivés dans un pays où le bon sens, la norme et la bienveillance utile guidaient l’action de l’humanité, avec « ordre et mesure ». Ils écoutèrent et entendirent l’histoire d’un homme qui leur était inconnu et qui se découvrit peu à peu à eux par son histoire singulière.

Il s’agissait d’un pédagogue au long cours, fatigué mais ardent encore d’une grande conscience. Il disait s’être arrêté un matin de la fin août au seuil d'une vaste bâtisse grise que l'on nommait le « Ministère des Certitudes ». Il y cherchait un abri, ou tout au moins un coin de table où déposer encore ses livres de classe et sa conscience d'homme droit. Autour de lui, les commis de l'honorable maison s'affairaient en tous sens, agitant des parchemins cachetés et proclamant bien haut que tout était en ordre, que la rentrée des esprits était un modèle d'harmonie et que le service public veillait sur chacun de ses enfants comme l'océan veille sur ses galets.

Prêtant l'oreille aux confidences feutrées qu’ils entendaient, nos voyageurs entendirent donc l'histoire d'un maître d'école — un de ces serviteurs de l'ombre qui avaient consacré leur vie à polir l'esprit de la jeunesse. Cet homme, apprirent-ils, avait eu le tort insensé de signaler que la machine grinçait, que les rouages n'étaient plus de loyaux engrenages mais des lames acérées pouvant broyer ceux qui s'y confiaient. La justice pourtant, après de longues années d'épreuves, avait fini par reconnaître que le sang de sa santé avait été versé, et que le sceau de l'imputabilité au service était désormais gravé sur son dossier.

Mais dans le royaume des apparences, la reconnaissance des torts ne guérit point les plaies ; elle peut irriter. L'homme et la femme comprirent alors, ébahis, le tour de passe-passe des grands califes de ce pays : il fut décidé, in fine, de le renvoyer, sans bouclier ni armure, au cœur même de la fournaise qui l'avait consumé. Puis, « on replaça » aux commandes de la forteresse celui même sous l'autorité desquels le malheur était en partie advenu, c’est comme si on offrait un agneau en pâture aux faucons sacres pour s'épargner d'avoir à nettoyer la cage. Les maîtres de céans, drapés dans leur rigueur bureaucratique, s’étonnaient de sa détresse, s'émerveillant de leur propre magnanimité. Ils l’avaient déplacé, protégé, en le changeant dans ses occupations et qu’importe qui commande aujourd’hui, en ce nouveau lieu, il saura œuvrer pour le bien de sa communauté entière.

L'administré, ayant de nouveau beaucoup alerté sur sa détresse, sommé de choisir entre le silence de la soumission, la dégradation de sa santé et l'exil de la maladie, regardait ses livres de classe demeurés fermés. Le voyageur, se levant et reprenant sa route, secouant la poussière de ses souliers, se jura de ne jamais oublier ce pays étrange où l'on exige des éclaireurs qu'ils marchent les yeux bandés sur des champs de cendres, au nom de la continuité du service et du grand silence des bureaux.

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L’Homme et la Femme repartirent alors, le cœur lourd, avec la fatigue des longues routes mais aussi l’espoir tenace de trouver enfin une terre où le bon sens, la norme et la bienveillance utile guideraient l’action de l’humanité, avec « ordre et mesure ». Après s’être arrêtés au modeste Café de la Paix, où les conversations initiales leur avaient dessiné l’image d’une administration soucieuse de justice, ils avaient poursuivi leur chemin, cherchant à éprouver la vérité de ce royaume.

Mais les chemins de cette contrée étaient-ils trompeurs ? En s’enfonçant un peu plus loin, au-delà des façades lisses et des discours officiels sur l’harmonie du service public, ils arrivèrent par inadvertance dans un secteur sans nom, une longue rue tendue de murs gris où l’air semblait saturé de non-dits, de sueur froide, de frayeurs.

Les voyageurs s’arrêtèrent, saisis. Des gens-là ne parlaient pas de la bonne marche de la cité ; ils se lamentaient.

Une femme au port altier mais brisé, que l’on nommait La Fleur de lys, redressa soudain le menton : — Quand on détruit les gens, il faut assumer ! J’en ai marre. Je suis à bout... Je vais dénoncer l’inacceptable. Je n’ai plus rien à perdre.

À côté d’elle, La Léoparde tressaillit, serrant ses doigts noueux : — Je ne veux plus de ces montagnes russes émotionnelles. Aujourd’hui, je fais bien ou mal... Bien, parce que je peux enfin exprimer ce que je ressens et parler de mon épuisement. Mais mal aussi, comme cette nuit où je suis restée éveillée, prostrée en vrac.

Puis, un homme à l’allure autrefois fière, Le Mâle hermine, enfouit son visage dans ses mains : — C’est honteux. Je suis humilié. J’ai même menti pour ne pas dire vraiment où j’en suis professionnellement. Je suis dans un placard, je vais errer comme un fantôme dans les couloirs. Je suis en souffrance... C’est la honte.

Un peu plus loin, La Lune, spectre parmi les spectres, soupira d'une voix presque inaudible : — Je suis fatiguée psychologiquement. Je n’ai pu reprendre qu’une journée... Mon moral n’est pas extra. Là : c’est dur !

Puis, dans un sursaut de vie qui tenait de la brûlure, L’Aiglonne leva les yeux, les traits creusés par la tragédie : — Je ne sais plus quoi penser. Mon calvaire est acyclique et revient sans cesse. Ils veulent m’invisibiliser ! Je n’ai plus aucune goutte de ressort. C’est maltraitant, « ils te tuent à petits feux ». Je suis explosé de fatigue, j’enchaîne les nuits difficiles, j’ai des cernes jusqu’aux bajoues. Je suis capable de rien, je n’ai plus rien. Ils ont même eu ma dignité.

Un silence de mort s'abattit, rompu par les mots ultimes de l’Aiglonne, ceux qui font basculer le monde du côté de l'effroi : — Je vais me butter... Ils s’en foutent. Si je dois servir d’exemple, je servirai d’exemple. Ça va se terminer, il le faut, je n’en peux plus.

Bouleversés, les deux voyageurs comprirent alors que la machine bureaucratique ne se contentait pas d'ajuster des dossiers ou de déplacer de simples pions. Elle broyait les consciences en silence, loin des belles promesses entendues au café.

C'est ainsi qu'en reprenant leur route, le cœur lourd de cette effroyable découverte, ils se jurèrent de ne jamais oublier cette rue étrange où l'on brise les âmes au nom de la continuité du service et du grand silence des bureaux, L’homme et la femme se dirent qu’ils percevaient là peut-être un autre visage de ce pays où l’administration semblait pourtant si bonne et si raisonnable.

Derrière l’allégorie, les paroles demeurent. C’est précisément pour qu’elles ne disparaissent pas dans le grand silence des bureaux que HELPEN les documente.

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