HELPEN - ASSOCIATION RECONNUE D'INTERET GENERAL - LUTTE CONTRE LE HARCELEMENT MORAL ENTRE PERSONNELS DE L'EDUCATION NATIONALE
Des centaines de témoignages, et la difficulté de ne pas trahir une seule voix
Lire six cents témoignages, ce n’est pas simplement parcourir six cents textes. C’est entrer deux mille fois dans une trajectoire humaine souvent longue, douloureuse et complexe. C'est en choisir un tiers. C’est devoir repérer ce qui relève du fait, du ressenti, de la procédure, du contexte, de la chronologie ou des conséquences. C’est chercher les points communs sans effacer les singularités. C’est surtout tenter de ne pas réduire une vie professionnelle brisée à une catégorie statistique.
Guillaume DELABY, pour Helpen
7/21/20269 min read


Depuis sa création, HELPEN reçoit des récits d’agents de l’Éducation nationale qui décrivent des situations de harcèlement moral, d’isolement professionnel, de dégradation de leur santé, de procédures interminables, de silence hiérarchique ou d’absence de protection.
Ces récits arrivent sous des formes très différentes. Certains tiennent en quelques lignes. D’autres retracent plusieurs années de démarches, de courriers, de signalements, de recours, d’arrêts de travail, d’expertises et de décisions administratives. Certains agents écrivent avec une précision presque juridique. D’autres ne parviennent plus à organiser leur récit, tant les événements se sont accumulés et tant l’épuisement a altéré leur capacité à raconter ce qu’ils ont vécu.
Au total, plus de deux mille témoignages ont déjà été recueillis, par courriel en premier lieu, puis dans l'intranet que nous avons créé. Nous en avons aujourd’hui plus de 600 à examiner, classer, anonymiser, rapprocher et comprendre.
Ce chiffre peut impressionner. Pourtant, il ne dit rien de la difficulté réelle du travail.
Lire six cents témoignages choisis, ce n’est pas simplement parcourir six cents textes. C’est entrer six cents fois dans une trajectoire humaine souvent longue, douloureuse et complexe. C’est devoir repérer ce qui relève du fait, du ressenti, de la procédure, du contexte, de la chronologie ou des conséquences. C’est chercher les points communs sans effacer les singularités. C’est surtout tenter de ne pas réduire une vie professionnelle brisée à une catégorie statistique.
Le défi n’est pas seulement de recueillir la parole
Il est relativement facile de dire qu’il faut « libérer la parole ». Mais que devient cette parole une fois qu’elle a été recueillie ?
C’est précisément l’une des questions centrales du Livre noir HELPEN.
Une parole peut être entendue sans être réellement prise en charge. Elle peut être enregistrée, orientée vers un service, requalifiée, résumée, transférée ou archivée. À chaque étape, une partie du contexte peut disparaître. Le récit initial, dense et précis, peut devenir une synthèse de quelques lignes. Une alerte portant sur un harcèlement peut être reformulée en « difficulté relationnelle », en « problème de communication » ou en « situation complexe ».
Le signalement n’a pas nécessairement disparu. Mais les conditions permettant d’en comprendre la gravité peuvent, elles, avoir progressivement disparu.
C’est ce que montrent de nombreux témoignages reçus par HELPEN.
Une agente explique ainsi qu’elle a d’abord cru traverser une simple période difficile. Elle ne parlait pas de harcèlement, car elle pensait qu’un cadre devait savoir absorber les tensions. Ce n’est qu’avec le temps qu’elle a compris que la répétition des décisions, des silences et des procédures pouvait finir par détruire une personne.
Une autre décrit un état d’hypervigilance permanente : la peur de commettre la moindre erreur, la crainte que chaque incident puisse être retenu contre elle, puis la dégradation progressive de sa santé.
Une troisième raconte avoir découvert, plusieurs années plus tard et presque par hasard, l’existence d’une plainte qui avait pourtant pesé sur toute sa trajectoire professionnelle.
Ces récits ne décrivent pas uniquement des souffrances individuelles. Ils révèlent des mécanismes institutionnels récurrents.
Comment choisir quelques extraits parmi des centaines ?
Le Livre noir ne pourra évidemment pas reproduire l’intégralité des témoignages reçus. Il faut donc choisir.
Mais choisir signifie renoncer.
Chaque extrait retenu prend la place de dizaines d’autres récits tout aussi importants. Chaque coupe peut faire perdre une partie du contexte. Chaque reformulation risque de modifier le sens initial. Chaque anonymisation doit protéger la personne sans rendre le récit abstrait ou incompréhensible.
Nous devons donc nous poser, pour chaque témoignage, plusieurs questions.
Cet extrait illustre-t-il réellement le mécanisme étudié ? Est-il suffisamment compréhensible sans connaître tout le dossier ? Sa publication pourrait-elle permettre d’identifier la personne ? Est-il trop long, trop technique ou trop personnel ? Apporte-t-il quelque chose que les autres témoignages n’apportent pas déjà ? Risque-t-il d’être lu comme une simple accusation individuelle, alors que notre objectif consiste à analyser des mécanismes collectifs ?
Le travail est d’autant plus difficile que certains témoignages pourraient illustrer presque tous les chapitres du Livre noir.
Un même récit peut parler à la fois de peur, de perte de confiance, de changement d’interlocuteurs, de disparition de documents, de renversement de la responsabilité, d’épuisement et de départ. Il faut pourtant décider où il sera le plus éclairant.
Nous avons donc choisi de ne pas accumuler les citations. Un ou deux extraits très forts par mécanisme peuvent être plus efficaces que cinq témoignages juxtaposés. Le but n’est pas de submerger le lecteur, mais de lui permettre de comprendre.
Ce que les témoignages disent de l’administration
Les récits reçus ne décrivent pas tous une volonté consciente de nuire. Ils décrivent souvent quelque chose de plus complexe : un système dans lequel chaque acteur ne possède qu’une partie du dossier.
Le chef d’établissement connaît les faits locaux. Le rectorat détient des éléments administratifs. La médecine de prévention connaît l’état de santé. Les ressources humaines suivent la carrière. Les représentants syndicaux accompagnent certaines démarches. Une cellule d’écoute recueille une parole. Une juridiction peut examiner une décision particulière.
Mais qui voit l’ensemble ?
Qui rapproche les signalements successifs ? Qui vérifie que les informations ont été correctement transmises ? Qui contrôle que la réponse apportée a réellement protégé l’agent ? Qui peut identifier qu’un même problème se répète dans plusieurs établissements, plusieurs académies ou plusieurs catégories de personnels ?
Un témoignage décrit près de quatre années de demandes, de saisines et de recours sans qu’une solution claire soit apportée. La personne ne décrit pas seulement une absence de réponse : elle décrit les effets cumulatifs des silences, des décisions implicites et des propositions provisoires sur sa santé, sa situation professionnelle et ses finances.
Un autre récit montre une agente découvrant que son dossier aurait été considéré comme « vide », alors même que les démarches, les réunions, les incidents et les alertes s’étaient accumulés pendant plusieurs années.
La question posée par le Livre noir n’est donc pas seulement : « Les alertes existent-elles ? » Elles existent.
La véritable question est : « Pourquoi ne produisent-elles pas toujours une connaissance globale et une action identifiable ? »
Le risque de l’épuisement secondaire
La difficulté ne concerne pas uniquement les personnes qui témoignent. Elle concerne aussi celles et ceux qui lisent, trient, mettent en forme et accompagnent ces récits.
Lire quotidiennement des situations de conflit, d’humiliation, de peur ou d’effondrement n’est pas neutre. Ce travail peut provoquer une fatigue émotionnelle importante, en particulier chez les bénévoles qui ont eux-mêmes connu des situations traumatiques ou qui sont particulièrement sensibles aux récits de violence institutionnelle.
Nous avons donc dû apprendre à organiser le travail autrement.
Certaines personnes traitent les données. D’autres relisent les extraits. D’autres encore travaillent uniquement sur la mise en page, les statistiques ou les illustrations. Tout le monde n’a pas à lire l’intégralité des témoignages. Le respect des victimes implique aussi de protéger celles et ceux qui rendent leur parole visible.
Cette organisation n’est ni une faiblesse ni un manque d’engagement. C’est une condition de la continuité du travail.
Le Livre noir est lui-même le résultat d’une coopération entre des personnes aux compétences et aux sensibilités différentes. Les uns collectent. Les autres analysent. D’autres structurent, vérifient, écrivent ou mettent en page. Cette complémentarité permet de ne pas faire reposer sur une seule personne la charge humaine de centaines de récits.
Quelques extraits en avant-première
Sans dévoiler la sélection définitive, voici quelques phrases qui donnent une idée de la tonalité des témoignages recueillis.
« Les alertes que je formulais ne produisaient aucun effet. »
« J’ai commencé à vivre dans la peur constante de commettre une erreur. »
« J’avais constamment l’impression de louper des informations importantes. »
« L’absence de réponse et les silences répétés ont produit un effet d’épuisement. »
« Témoigner est un acte de douleur inouïe. »
Ces phrases sont courtes. Les histoires auxquelles elles appartiennent sont, elles, beaucoup plus longues.
Elles montrent à quel point le harcèlement moral ne se résume pas toujours à un affrontement visible entre deux personnes. Il peut aussi s’installer dans les délais, les contradictions, les absences de réponse, la répétition des démarches, la perte d’informations et l’impossibilité de savoir qui décide réellement.
Pourquoi publier ces récits ?
HELPEN ne publie pas ces témoignages pour exposer les agents ni pour transformer leur souffrance en objet de communication.
Nous les publions parce qu’une politique publique ne peut pas être évaluée uniquement à partir des procédures prévues par les textes. Elle doit également être évaluée à partir de ce que vivent réellement les personnes qui les utilisent.
Un dispositif peut exister officiellement et rester inaccessible. Une procédure peut être juridiquement régulière tout en produisant des effets humains dévastateurs. Une alerte peut être enregistrée sans être réellement suivie. Une enquête peut être ouverte sans que ses conclusions permettent de réparer ou de prévenir la répétition des faits.
Les témoignages rendent visibles ces écarts.
Ils ne constituent pas, à eux seuls, une démonstration statistique. Ils ne permettent pas davantage de conclure que toutes les situations sont identiques. Mais lorsqu’ils sont nombreux, cohérents et convergents, ils révèlent des régularités que l’institution ne peut plus réduire à une simple succession de cas individuels.
Le Livre noir ne publiera qu’une fraction de ce que nous avons reçu
Le lecteur ne verra probablement que quelques dizaines d’extraits.
Derrière chacun d’eux se trouveront des centaines de pages de récits, de chronologies, de documents et de démarches. Derrière chaque citation écartée, il y aura une personne dont le témoignage aura néanmoins contribué à l’analyse collective.
Ne pas publier un témoignage ne signifie donc pas qu’il n’a pas été entendu.
Chaque récit participe à l’identification des mécanismes étudiés : fragmentation de l’information, perte de mémoire institutionnelle, dilution des responsabilités, transformation de l’alerte, renversement de la charge, absence de suivi et épuisement progressif des agents.
Le Livre noir ne pourra pas tout montrer.
Mais il peut rendre visible ce que ces centaines de témoignages disent ensemble.
Et ce qu’ils disent ensemble est difficile à ignorer : les agents parlent, les alertes existent, les procédures existent également. Pourtant, entre le moment où une personne signale une situation et celui où une protection effective devrait intervenir, quelque chose se perd encore trop souvent.
C’est cette disparition progressive que le Livre noir HELPEN cherche à documenter.
Publication du Livre noir HELPEN : rentrée 2026.
D’ici là, nous poursuivons le travail de vérification, d’anonymisation et de sélection, avec une seule exigence : ne jamais transformer la parole des agents au point de lui faire dire autre chose que ce qu’ils ont réellement vécu.
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Témoignage n°35
« Elle a été si violemment prise à partie pendant 30 minutes qu’elle a, dans la foulée, été hospitalisée en psychiatrie pendant 10 jours. »
Témoignage n°38
« Ce dernier combat d’une guerre perdue reste vain ! Au moins je suis certaine d’être inscrite au tableau du “baroud d’honneur” ! »
Témoignage n°40
« Ce phénomène dure depuis une vingtaine d’années (…) et est à l’origine de nombreux arrêts maladie de professeurs, CPE, stagiaires, AED… »
Témoignage n°55
« J’ai bien compris qu’on cherche à me nuire (…) on cherche à me faire partir de l’école. »
Témoignage n°64
« J’y ai cru 6 mois puis (…) j’ai compris qu’elle me diffamait toujours à tous les niveaux. »
Témoignage n°66
« Pourquoi la collègue n’a-t-elle pas frappé à la porte ? »
Témoignage n°181
« Je n’ai jamais réussi à envoyer ce courrier car j’avais peur de ne pas tenir le coup. »
Témoignage n°186
« Le seul retour est un rappel de l’obligation réglementaire de participer aux réunions d’équipe. »
Témoignage n°192
« J’ai “sonné à toutes les portes”… mais cela n’a aucun effet ! »
Témoignage n°210
« Au lieu d’obtenir une protection ou une clarification, la situation a été progressivement retournée contre moi. »
Témoignage n°258
« Mon dossier serait au Conseil Médical Départemental (…) pour savoir s’il fallait seulement désigner un expert médical. »
Témoignage n°283
« Fais le dos rond, fais ce qu’on te dit et on te fichera la paix. »
Témoignage n°295
« Les autres collègues y arrivaient, pourquoi pas moi ? »
Témoignage n°297
« J’ai commencé à penser qu’elle avait peut-être raison. »
Témoignage n°300
« Depuis, deux collègues ont demandé un détachement provisoire. »
Témoignage n°327
« Le management est toxique et connu de tous. Deux personnes sont parties à cause de ça. Et tout le monde ferme les yeux. »
Témoignage n°345
« Je me sens humiliée et profondément choquée. »
Témoignage n°354
« Malgré les alertes (…) le rectorat n’a jamais agi. »
Témoignage n°358
« Après que le chef d’établissement ait réussi à la pousser en arrêt maladie, il s’en est pris à moi. »
Témoignage n°399
« Je n’ai jamais parlé avant 2025. »
Témoignage n°399
« Mon cerveau s’est structuré en mode survie. »
Témoignage n°441
« J’ai ressenti un profond mépris, je me suis sentie infantilisée et coupable d’un problème collectif. »
Témoignage n°464
« Il peut s’installer dans une succession de décisions, de non-décisions, de silences, de procédures qui, prises séparément, paraissent anodines mais qui, mises bout à bout, finissent par détruire une personne. »
Témoignage n°484
« Je ne le signale pas (…) surtout par peur. »
Témoignage n°520
« Je n’en ai pris conscience que depuis quelques mois. »
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