HELPEN - ASSOCIATION RECONNUE D'INTERET GENERAL - LUTTE CONTRE LE HARCELEMENT MORAL ENTRE PERSONNELS DE L'EDUCATION NATIONALE

Combien coûte la souffrance au travail dans l’Éducation nationale ? Le coût invisible de la non-prévention

LE COÛT DE LA NON-PRÉVENTION Nous proposons qu’une étude indépendante puisse mesurer le coût économique et budgétaire des situations de souffrance au travail gravement dégradées dans l’Éducation nationale et évaluer, en parallèle, le coût et l’efficacité des dispositifs de prévention précoce. Cette étude pourrait associer administration, statisticiens, économistes du travail, spécialistes de santé au travail, chercheurs, représentants des personnels et acteurs de terrain.

Guillaume DELABY, pour Helpen

9/13/20269 min read

Lorsqu’un conflit professionnel se dégrade pendant des mois ou des années dans l’Éducation nationale, son coût humain peut devenir considérable : arrêts de travail, épuisement, désorganisation des équipes, mobilité subie, perte de confiance dans l’institution, parfois impossibilité de reprendre son poste ou départ définitif du métier. Mais une autre question est beaucoup moins souvent posée : combien ces situations coûtent-elles à la collectivité ?

La question pourrait paraître secondaire face à la souffrance des personnes. Elle ne l’est pas. Une situation professionnelle qui aurait peut-être pu être désamorcée précocement peut, lorsqu’elle se chronicise, mobiliser successivement un établissement, des services RH, un rectorat, la médecine de prévention, des experts, des services juridiques, des avocats et parfois plusieurs juridictions. Pendant ce temps, l’agent peut être absent, son service doit être réorganisé ou remplacé et, dans le cas des enseignants, la continuité des enseignements peut être affectée.

Dans une période où la maîtrise de la dépense publique s’impose au centre du débat national, HELPEN estime qu’il faut donc poser une question rarement abordée : combien coûte la non-prévention de la souffrance au travail dans l’Éducation nationale ?

La réponse la plus rigoureuse est aujourd’hui : nous ne le savons pas. Et c’est précisément un problème.

Des données existent, mais elles ne permettent pas de voir le phénomène

L’Éducation nationale emploie environ 1,2 million de personnes dans l’enseignement scolaire. Les données publiées par la DEPP permettent de connaître une partie des absences pour raisons de santé. En 2023-2024, 47 % des enseignants du secteur public avaient connu au moins un congé de maladie ordinaire, pour une moyenne de neuf jours d’absence par agent et par an. Les statistiques les plus récentes montrent par ailleurs que les congés pour accidents du travail et maladies professionnelles concernent une proportion beaucoup plus faible des agents, mais que leur durée moyenne cumulée atteint 72 jours par agent concerné en 2024-2025, contre 51 jours en 2016-2017.

Ces chiffres ne permettent évidemment pas d’affirmer que ces absences sont causées par du harcèlement moral. Elles regroupent des réalités extrêmement différentes. HELPEN se refuse donc à attribuer arbitrairement au harcèlement une fraction des arrêts maladie enregistrés par l’Éducation nationale.

C’est précisément là que se trouve le problème : les données publiques disponibles ne permettent pas aujourd’hui d’identifier suffisamment ce que coûtent les situations de risques psychosociaux gravement dégradées, et encore moins d’isoler le coût des situations de harcèlement moral.

Ce qui n’est pas mesuré devient difficilement visible. Ce qui n’est pas visible est difficilement évalué. Et ce qui n’est pas évalué risque de rester périphérique dans les arbitrages de politique publique.

C’est pourquoi HELPEN demande désormais que le ministère de l’Éducation nationale produise et publie les données permettant de mesurer cette réalité, dans le respect évidemment du secret médical et de l’anonymat des agents.

Le coût d’une situation dégradée ne se résume pas au salaire d’un agent absent

Lorsqu’un agent s’arrête, le coût économique ne se limite pas à sa rémunération. Selon les situations, peuvent s’ajouter le remplacement, les heures supplémentaires ou la redistribution de la charge de travail, le temps consacré au dossier par les directions et les services RH, les consultations et expertises médicales, les enquêtes administratives, la protection fonctionnelle, les frais d’avocats, les procédures contentieuses, les éventuelles indemnisations, les changements d’affectation, les reclassements et parfois le recrutement ou la formation d’un successeur.

Il existe également un coût plus difficile à comptabiliser : celui de la désorganisation du service. Pour un enseignant absent, cela peut signifier un remplacement, parfois difficile à organiser, ou une continuité pédagogique dégradée. Pour une équipe, cela peut signifier une redistribution durable de la charge de travail. Pour l’administration, cela peut représenter des dizaines d’heures consacrées à une situation qui, quelques mois ou quelques années auparavant, aurait peut-être pu être prise en charge autrement.

Enfin, il existe un coût presque invisible dans la comptabilité publique : la perte de compétences. Lorsqu’un professeur, un personnel de direction, un CPE, un AESH, un personnel administratif ou un autre agent quitte son métier après quinze, vingt ou trente années d’expérience, l’institution perd un capital professionnel qu’elle a mis des années à construire.

La protection fonctionnelle donne un aperçu de cette mécanique

Les données publiées par le ministère montrent que les demandes de protection fonctionnelle ont fortement augmenté : tous périmètres confondus par l’enquête ministérielle, elles sont passées de 5 264 en 2023 à 6 859 en 2024, soit une hausse d’environ 30 %. Cette évolution ne signifie évidemment pas que le harcèlement moral aurait augmenté de 30 %. La protection fonctionnelle couvre des situations très diverses et le ministère lui-même relie notamment cette progression à une politique plus volontariste de protection des agents.

Mais ces milliers de demandes ont nécessairement un traitement administratif. Certaines peuvent conduire à une assistance juridique ou à la prise en charge de frais. À titre d’illustration, la Direction des affaires juridiques centrale indique que, sur son seul périmètre, 22 remboursements de frais d’avocats au titre de protections fonctionnelles ont représenté 85 954 euros en 2024. Il serait méthodologiquement incorrect d’extrapoler cette somme aux milliers de demandes enregistrées dans les académies. Elle montre simplement qu’une situation dégradée peut produire, au-delà de l’arrêt de travail, des coûts juridiques et administratifs supplémentaires.

Peut-on malgré tout imaginer des ordres de grandeur ?

Oui, à condition de dire très précisément ce que l’on calcule et surtout ce que l’on ne calcule pas.

HELPEN ne dispose pas des données permettant d’écrire : « le harcèlement moral coûte X millions d’euros par an à l’Éducation nationale ». Nous ne présenterons donc pas comme une statistique ce qui n’en est pas une.

En revanche, des scénarios permettent de comprendre les ordres de grandeur économiques en jeu. Imaginons, à titre purement exploratoire, que 5 000 situations professionnelles gravement dégradées produisent chacune 30 jours d’absence directement liés à cette dégradation. Cela représenterait 150 000 journées d’absence. Avec 10 000 situations et 60 jours, nous atteindrions 600 000 journées. Avec 20 000 situations et 90 jours, 1,8 million de journées.

Ces nombres de situations ne constituent en aucun cas une estimation HELPEN du nombre de victimes de harcèlement moral dans l’Éducation nationale. Ce sont des hypothèses permettant de comprendre la mécanique économique.

Si l’on applique, toujours à titre de simulation et non de statistique officielle, un coût économique journalier conventionnel compris entre 150 et 250 euros, le premier scénario représenterait 22,5 à 37,5 millions d’euros ; le scénario intermédiaire, 90 à 150 millions ; le scénario exploratoire le plus élevé, 270 à 450 millions d’euros.

Ces chiffres ne signifient donc absolument pas que « le harcèlement coûte entre 22 et 450 millions d’euros ». Ils montrent autre chose : selon le nombre de situations et leur durée, quelques milliers de situations professionnelles graves suffisent à faire apparaître des montants de plusieurs dizaines, voire de plusieurs centaines de millions d’euros.

Et ces simulations ne comptabilisent pas nécessairement le remplacement, les expertises, les enquêtes, les frais juridiques, les indemnisations, le temps administratif, la désorganisation des équipes ou la perte de compétences.

C’est précisément pourquoi HELPEN ne veut pas inventer le chiffre manquant. Nous demandons à l’État de permettre de le calculer.

Le ministère doit publier les données permettant de mesurer le problème

C’est désormais, pour HELPEN, une question centrale.

Combien de journées d’arrêt sont associées à des risques psychosociaux reconnus comme liés au travail ? Combien de congés longs concernent des situations professionnelles dégradées ? Combien de maladies professionnelles à composante psychique sont reconnues ? Quelle est leur durée ? Quel est le coût des remplacements ? Combien d’expertises médicales ou psychiatriques sont commandées ? Combien d’enquêtes administratives sont ouvertes dans des situations de souffrance au travail ? Combien de demandes de protection fonctionnelle sont liées à des conflits internes ou à des faits allégués de harcèlement ? Combien coûtent ces protections ? Combien de contentieux sont engagés ? Combien d’agents concernés changent finalement d’affectation, sont reclassés ou quittent leur métier ?

Nous ne prétendons pas que toutes ces données pourraient être immédiatement rapprochées ni qu’elles seraient simples à produire. Certaines nécessitent des précautions méthodologiques considérables et d’autres sont protégées par le secret médical. Mais un État employeur de cette dimension dispose nécessairement de nombreuses données administratives permettant de mieux documenter les conséquences économiques de la souffrance au travail.

Elles doivent être agrégées, anonymisées, analysées et rendues publiques chaque fois que cela est possible.

L’enjeu dépasse d’ailleurs HELPEN. Une politique publique ne peut être correctement évaluée que si l’on dispose d’indicateurs permettant d’en mesurer les résultats.

L’absence de données consolidées crée un véritable angle mort : nous pouvons connaître le coût d’un dispositif de prévention parce qu’il apparaît dans un budget, tout en ignorant largement les dépenses dispersées produites par l’échec de cette prévention.

Une consultation de médecine de prévention est visible. Un poste supplémentaire consacré aux ressources humaines est visible. Une formation à la médiation est visible. Un dispositif national de traçabilité aurait un coût parfaitement identifiable.

Mais les mois d’arrêt, les remplacements, les heures administratives, les expertises, les avocats, les contentieux et les pertes de compétences provoqués par des centaines ou des milliers de situations réparties dans les académies ne sont pas nécessairement additionnés sous une ligne intitulée « coût de la non-prévention ».

Ils existent pourtant.

Pourquoi ces chiffres ne sont-ils pas davantage disponibles ?

HELPEN ne prétend pas connaître la réponse.

Il serait hasardeux d’affirmer que l’absence de publication résulte d’une volonté de dissimuler le phénomène. Plusieurs explications beaucoup plus ordinaires sont possibles : fragmentation des systèmes d’information, pluralité des acteurs, données médicales protégées, absence de nomenclature commune, difficultés à établir des causalités, dispersion des dépenses entre établissements, académies et administration centrale.

Mais cette difficulté ne peut pas devenir une raison pour renoncer à mesurer. L’absence de chiffres produit objectivement de l’invisibilité, quelle qu’en soit la cause. Et c’est précisément ce qui doit changer.

HELPEN demande donc au ministère non pas de reconnaître par avance notre analyse, mais de mettre à disposition les données permettant de la confirmer, de la corriger ou de la contredire.

Cette démarche est cohérente avec celle que nous avons adoptée depuis le Livre noir : nous ne demandons pas aux institutions de croire HELPEN. Nous leur demandons de permettre de vérifier.

Combien coûte une alerte traitée trop tard ?

C’est probablement la question la plus importante. Le Livre noir 2026 de HELPEN pose une interrogation centrale : que devient une alerte lorsqu’elle entre dans l’institution ?

La question économique en constitue le prolongement naturel : combien coûte une alerte lorsque la situation qu’elle signale n’est pas traitée suffisamment tôt ?

Un conflit pris en charge rapidement et un conflit devenu, deux ans plus tard, arrêt de longue durée, maladie professionnelle, expertise, protection fonctionnelle, enquête et contentieux n’ont évidemment pas le même coût.

Cette perspective change profondément la manière de regarder la prévention.

Une médiation coûte de l’argent. Former des managers coûte de l’argent. Renforcer la médecine de prévention coûte de l’argent. Donner davantage de moyens aux ressources humaines de proximité coûte de l’argent. Créer un véritable système de traçabilité des alertes coûte de l’argent.

Mais ne pas le faire peut coûter beaucoup plus cher.

La bonne question budgétaire n’est donc plus seulement : « Combien coûterait une meilleure politique de prévention ? » , mais plutôt « Combien dépensons-nous aujourd’hui parce que certaines situations n’ont pas été prévenues, identifiées ou résolues suffisamment tôt ? »

Le coût de la non-prévention : un chantier pour le Livre blanc 2027

HELPEN souhaite désormais intégrer cette question à la préparation de son Livre blanc 2027.

Nous proposons qu’une étude nationale indépendante permette d’évaluer le coût économique et budgétaire des situations de souffrance au travail gravement dégradées dans l’Éducation nationale et de le comparer au coût des dispositifs de prévention précoce.

Cette étude pourrait associer administration, DEPP, économistes, statisticiens, spécialistes de santé au travail, chercheurs, représentants des personnels et acteurs de terrain. Elle pourrait notamment étudier le coût moyen d’une situation qui se chronicise, identifier les moments auxquels les coûts augmentent fortement et déterminer quelles interventions précoces permettent de réduire les arrêts, les procédures et les conséquences professionnelles.

L’objectif n’est pas de mettre un prix sur la souffrance. Il est de mesurer le coût évitable de la non-prévention.

Dans une période budgétaire difficile, cette question devient urgente. La protection des personnels et la maîtrise de la dépense publique ne sont pas nécessairement deux objectifs concurrents. Elles peuvent au contraire se rejoindre.

Prévenir l’effondrement professionnel d’un agent, c’est d’abord protéger une personne. Mais cela peut aussi éviter des mois d’arrêt, un remplacement, plusieurs expertises, une procédure administrative, des frais juridiques, un contentieux et parfois la perte définitive d’un professionnel expérimenté.

Avant de considérer que mieux prévenir coûte trop cher, commençons donc par mesurer combien nous coûte le fait de prévenir trop tard.

Et pour pouvoir le mesurer, une première condition s’impose : que le ministère publie les chiffres.

Solidarité, combativité

Luttons ensemble contre le harcèlement moral dans l'Education nationale. Tout don à Helpen offre 66% de réduction d'impôts.

© 2024-2026. All rights reserved (INPI). HELPEN - 22 rue de la Saïda - 75015 PARIS

contact@helpen.fr - CETTE ADRESSE MAIL NE RECOIT NI TEMOIGNAGES NI PIECES JOINTES. Bien lire le message de réponse automatique.

IMPORTANT - Les dépôts de témoignage se font sur la plateforme helpen.eu, pas par courriel. Les témoignages sont déposés sur le site intranet réservé aux adhérents, pour des raisons de sécurité et de confidentialité.