HELPEN - ASSOCIATION RECONNUE D'INTERET GENERAL - LUTTE CONTRE LE HARCELEMENT MORAL ENTRE PERSONNELS DE L'EDUCATION NATIONALE

Caroline Grandjean : le témoignage d’une épouse, l’aveu d’une défaillance institutionnelle

Une succession de microdécisions » : le témoignage de Christine Grandjean et la réponse du ministre. Notre conviction est simple : lorsqu’une succession de décisions, de non-décisions, de silences et de procédures finit par détruire une personne, il ne suffit plus de constater les conséquences. Il faut comprendre les mécanismes qui y conduisent. C’est précisément l’objet du Livre noir de l’Éducation nationale et des travaux de HELPEN.

Christine Paccoud Grandjean, et Helpen

8/3/20266 min read

« Caroline n’était pas la cible, disait-on. C’était sa fonction. »

Témoignage de Christine Grandjean, épouse de Caroline Grandjean

Je ne sais pas si les mots que je vais déposer ici seront assez forts pour exprimer la souffrance au travail dans laquelle l’Éducation nationale a enfermé mon épouse, Caroline Grandjean.

Tout a commencé lorsque des tags lesbophobes sont apparus sur les murs de son école. Ces inscriptions ont sali son image, sa réputation et sa dignité. Pourtant, rien n’a réellement été entrepris pour la protéger. Ces insultes n’étaient ni une opinion, ni un avis. Elles constituaient des délits.

Pourtant, on lui a répondu que ce n’était pas elle qui était attaquée, mais sa fonction. Comment peut-on dire cela à une personne qui voit son nom et son identité publiquement visés ? On lui a demandé de ne pas se mettre en arrêt maladie. On lui disait que ce serait « donner raison au corbeau ». Il fallait tenir, patienter, attendre que cela cesse.

Puis un deuxième tag est apparu. La réponse a été la même : tenir bon, ne pas céder.

Quand un troisième tag est apparu, Caroline a dit stop. Elle s’est arrêtée. Elle a demandé la protection fonctionnelle. Elle l’a obtenue sur le papier. Mais cette protection n’a jamais changé sa réalité. La protection fonctionnelle est restée un mot. Pas une action.

La mairie n’a pris aucune initiative. L’inspectrice a demandé au maire de porter plainte. Dans le même temps, des parents d’élèves demandaient que Caroline soit écartée de l’école « pour le bien-être des enfants et des habitants du village ».

À aucun moment son état psychologique n’a semblé compter.

On lui a proposé un poste de brigade. Elle a refusé. Elle ne voulait pas être celle qu’on éloigne. Elle ne voulait pas être celle qui paie les conséquences des actes des autres.

Selon Christine, il lui a également été répondu que, si elle était insultée, c’est qu’il devait bien y avoir une raison.

Comment peut-on chercher une justification à des insultes lesbophobes ? Caroline s’est alors retrouvée piégée. Aucun véritable soutien. Aucune solution. Au contraire, elle avait le sentiment de déranger. La réponse qui lui était apportée semblait être de rester en arrêt maladie, en attendant que cette histoire s’efface d’elle-même.

Dans le même temps, sa hiérarchie lui expliquait qu’elle n’était plus capable d’occuper un poste de direction, que ses relations avec les parents étaient mauvaises, qu’elle ne savait pas communiquer. Mais comment communiquer sereinement lorsqu’on est soi-même victime d’une telle situation ?

Quelques mois plus tôt pourtant, cette même hiérarchie souhaitait qu’elle prépare le CAFIPEMF, tant son investissement et la qualité de son enseignement étaient reconnus.

Son dernier rendez-vous de carrière, en 2022, dans l’école de Moussages, témoigne encore aujourd’hui de cette reconnaissance : sur onze compétences évaluées, six étaient jugées « très satisfaisantes » et cinq « excellentes ». En quelques mois, celle que l’on encourageait est devenue, aux yeux de sa hiérarchie, une professionnelle considérée comme incompétente.

Le syndicat SNUipp est intervenu à plusieurs reprises. Le 3 juin 2025, un premier courrier est adressé à la DASEN, avec copie notamment à la rectrice, au préfet et au ministère de l’Éducation nationale. Ce courrier alerte sur l’absence d’écoute, la gestion de la situation et le risque encouru par Caroline. Il restera sans réponse.

Après une première tentative de suicide, un second courrier est envoyé le 18 juin 2025. Lui aussi restera sans réponse. Ils y exprimaient leur colère concernant la demande d'obtention des 100 points de bonification auxquels Caroline avait droit, c'était encore une fois un manque de reconnaissance de sa qualité de victime.

Pendant toute cette période, de nombreuses réunions ont été organisées entre les parents d’élèves, l’inspection et la direction académique. Caroline n’y était pas conviée. Elle n’en recevait aucun compte rendu. Elle ne savait jamais ce qui s’y disait. Aujourd’hui encore, je garde le sentiment qu’elle n’a jamais été réellement entendue.

La lenteur des procédures administratives et judiciaires est une autre forme de souffrance. Quand on attend des mois, parfois des années, pour obtenir une réponse, chaque jour supplémentaire devient une épreuve.

Je raconte cette histoire parce que je ne voudrais pas qu’elle se reproduise. Parce que derrière chaque dossier, il y a une personne. Et parce qu’aucune famille ne devrait avoir à vivre ce que nous avons vécu.

Christine Paccoud Grandjean

Une marche sera organisée le 29 août à Aurillac, en mémoire de Caroline.

Six mois plus tard, cette histoire entre dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale

Quelques mois après le décès de Caroline Grandjean, son histoire est évoquée lors d’une séance de questions au Gouvernement à l’Assemblée nationale.

Le député Arnaud Bonnet interpelle le ministre de l’Éducation nationale en rappelant que « l’enquête administrative sur le suicide de Caroline Grandjean est venue confirmer ce que cette dernière dénonçait : un manque de soutien de sa hiérarchie ». Il dénonce une souffrance au travail devenue structurelle dans l’Éducation nationale et s’interroge sur l’absence de réponses concrètes apportées aux personnels en détresse.

Dans sa réponse, le ministre Édouard Geffray indique avoir pris connaissance du rapport de l’Inspection générale et déclare que celui-ci met en évidence « une succession de microdécisions », qu’il qualifie de « administrativo-bureaucratiques », dont « l’accumulation a effectivement constitué une défaillance institutionnelle ». Il précise que les inspecteurs n’ont pas identifié une volonté de nuire d’une personne en particulier, mais un traitement administratif qui a conduit à cette défaillance. Le ministre annonce également que l’État proposera une réparation à Christine Grandjean-Paccoud au titre de cette responsabilité institutionnelle.

En conclusion de l’échange, le député rappelle un point essentiel :

« Des adultes soutenus, ce sont des adultes soutenants et disponibles pour les enfants. Nous parlons d’un cas médiatique, mais n’oublions pas tous les anonymes qui se sont suicidés. »

C’est précisément pour que ces anonymes ne soient plus oubliés que ce témoignage figurera dans ce Livre noir de l’Éducation nationale. Il sera publié le 1er septembre 2026, un an jour pour jour après le décès de Caroline.

EXTRAIT DE LA REPONSE DU MINISTRE GEFFRAY

M. Édouard Geffray, ministre de l'éducation nationale . La situation de Caroline Grandjean est plus que dramatique : elle a mis fin à ses jours à la suite d'attaques lesbophobes, commises par des tiers qui n'ont pas encore été identifiés. Ma prédécesseure Élisabeth Borne a alors immédiatement diligenté une enquête de l'Inspection générale de l'éducation, du sport et de la recherche, parce que la veuve de la défunte faisait état d'un soutien insuffisant de sa hiérarchie. J'ai reçu les conclusions du rapport au mois de janvier. J'ai moi-même appelé la veuve, Mme Grandjean-Paccoud, à qui j'ai proposé de venir dans mon bureau pour entendre directement la restitution par les inspecteurs, sans biais ni intermédiaires.

Ces inspecteurs, en ma présence et en celle de Mme Grandjean-Paccoud, nous ont fait part, en humanité, de leur conclusion : celle d'une succession de microdécisions, que je qualifierais d'administrativo-bureaucratiques, dont l'accumulation a effectivement constitué une défaillance institutionnelle.

Mme Christine Arrighi . Ça s'appelle Hannah Arendt !

M. Édouard Geffray, ministre . Très clairement, selon leur analyse, il n'y a pas eu de volonté de nuire de la part de tel ou tel membre de l'éducation nationale ; il n'y a pas eu une faute particulière d'une personne identifiée, mais un traitement juridico-administratif, voire bureaucratique, d'une situation dramatique.

Mme Christine Arrighi . Comme ça, personne n'est responsable !

M. Édouard Geffray, ministre . Nous devons en tirer les conséquences. D'abord, pour ce qui concerne la responsabilité du ministère, je ferai évidemment une proposition de réparation à Mme Grandjean-Paccoud, parce que le ministère est responsable en cas de défaillance – je suis le premier à le dire. Ensuite, s'agissant des pratiques administratives,…

Mme Dominique Voynet . Les suicides !

M. Édouard Geffray, ministre . …j'ai dit quasiment le jour de mon arrivée au ministère qu'il fallait profondément humaniser nos procédures de gestion administrative pour nos 1,2 million d'agents.

Cela étant, ceux qui gèrent les autres sont aussi des hommes et des femmes ; ils ne sont pas inhumains. Parfois, une mécanique se met en place ; parfois, comme partout, des déviances personnelles peuvent survenir – il faut les sanctionner. Mais, par ailleurs, ce n'est pas une institution inhumaine.

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